... se dressait devant moi, redoutable comme une question posée par les Dieux : sauras-tu faire de ton rêve une
réalité? (Bernard Moitessier - La longue route)
Maintenant que je me retrouve seul à bord, j'entre enfin dans une période de lenteur.
Préparer le bateau, appareiller, barrer, franchir les ponts, les écluses, s'amarrer : je me regarde vivre avec une pointe d'incrédulité. Je cherche ma place dans cette solitude nouvelle. Ainsi
donc, cette énergie, quotidienne, déployée pendant plus d'une demi-année... pour se retrouver seul à la barre d'un petit bateau, le visage fouetté par un vent glacial, à commettre mes premières
erreurs de navigation, à chercher désespérément à savoir d’où vient le vent, à m'essayer dans cette vie nouvelle. Une vie infiniment plus lente que la course qui l’a précédée. Partir le plus vite
possible fut mon credo. Aujourd'hui, je contemple ce temps nouveau avec incrédulité. J’ai renoncé à tout programme et à tout projet. Mon horizon a enfin retrouvé une « taille » humaine, celle de
la journée.
Car le rythme des jours commence lentement à changer. De fait, je m'écroule avec la nuit et me réveille aux premières lueurs
du jour. La liste des choses à faire sur le bateau s'allonge, et je la laisse sereinement grossir. Mon âme redécouvre (car il s'oublie vite) le chemin de l'errance, et l'existence de cette vie
dans la vie, infiniment plus lente, et qui ne se laisse découvrir qu'aux promeneurs dont le vent fouette le visage de l'aube jusqu'à la nuit. Le cerveau se vide de mille choses insignifiantes
pour se remplir de vent et de roulis, et parfois même de questions anciennes. Une errance, un désœuvrement au goût d'embruns, qui n'a après tout pas moins de sens qu'une course à l'argent ou au
confort qui siérait si bien à mon nouveau statut de trentenaire. Parfois, le grésillement d'un SMS me rappelle à une autre réalité. Je déplie alors mon ordinateur portable et traduis avec plus de
gratitude que d'habitude, un œil scrutant le ciel à travers les hublots.
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