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Retour à NYC
Le cockpit de Pando, transformé en mare aux canards...
Les restes du nid flottent encore.
La bôme qui a
abrité 3 oisillons pendant l'hiver...
un demi-mètre de neige a recouvert Pando : plus de cucarachas !
Home,
sweet home ! L'odeur de ma fidèle boîte rouillée !
Retrouver l'Amérique, c'est (aussi) retrouver certains petits plaisirs visuels...
... plus que gustatifs
Le poumon vert de la
ville, Central Park, un oasis de 4 km de long sur 1 de large,
au coeur d'une autre forêt : les skyscrapers
Sud de Manhattan
depuis le Rockfeller Center. A gauche, l'Hudson.
Difficile d'imaginer qu'en 1626, les néerlandais utilisaient l'île de Manhattan comme lieu d'élevage d'animaux domestiques...
L'ambiance rappel le Vondelpark en été à Amsterdam (hormis l'odeur de l'herbe...)
Après une semaine à NYC, nous
démâtons et mettons enfin cap au nord :
chaud devant (et derrière !) surtout ne pas toucher !! Pando gagne 4
m!
Le beau temps arrive, nous
partons enfin, clearance en poche pour quitter les states, malgré le visa yéménite sur le passeport de mon père, étrangement peu apprécié des douaniers
ricains...
Objectif : remonter les 500 km de l'Hudson, jusqu'au lac Champlain.
La goélette
Mystic Whaler, qui descend le fleuve toutes voiles dehors
Si les Anglais ont débaptisé le fleuve de son appellation néerlandaise d'origine (Noortrivier - la Rivière Nord) en
hommage au premier navigateur a avoir remonté son cours (Henry Hudson, pour le compte de la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales), c'est Verrazano qui l'embouque pour la première fois,
pour le compte de François Ier, baptisant la baie de New-York "Nouvelle Angoulême" et l'Hudson "Vendôme".
Jusqu'à Troy, l'Hudson tient en fait plus de l'estuaire marin que du fleuve : les effets de la marée, qui se fait chaque jour fortement sentir, dictent notre vitesse. Le fleuve prend sa source dans le lac "Larme des nuages" (Lake Tear of the Clouds), dans les Adirondacks que nous apercevrons bientôt.
Aujourd'hui, la vallée de l'Hudson constitue une des voies de circulation les plus fréquentées d'Amérique du Nord, même si on est très loin du trafic rhénan et de ses maxi-pousseurs...
Beaucoup de villas rappellent l'Age d'Or,
quand les mythiques familles américaines, Vanderbilt, Roosevelt et autre Rockefeller passaient leurs vacances sur les
rives du fleuve.
De nombreux phares balisent le fleuve,
perchés sur des îlots
L'Académie militaire de West Point, la plus grande des US, domine la rive droite
Chaque jour, le ciel dessine de
gigantesques arabesques :
la saison migratoire a commencé. Cap au Nord, comme nous !
Je commence à comprendre les raisons du récent amerissage forcé de l'A320 dans l'Hudson : plus de 5000 cas de collisions par an oiseaux/avions ont été rapportés par l'US Air Force !
Mon
grand-angle ne suffit plus!
A Albany, mon père doit malheureusement me quitter, à cause d'un problème de santé. Après de vaines tentatives de prise en charge dans un
hôpital ricain (la première question étant systématiquement : "quelle est votre société d'assurance ?" immanquablement suivi d'un "Désolé, je ne peux rien faire pour vous"), il décide de partir
en bus pour Montréal.
Je me retrouve seul à bord, avec au programme les 12 écluses du Canal Champlain en solo, mat couché !
Deux noms de villes
traversées en 2008 sur l'écran de mon GPS !
Pas de pilote auto (le gyrocompas, fixé sur le mât couché, étant inutilisable)
Il s'agit d'avoir tout sous le coude pour éviter de devoir lâcher la barre
(10 h/jour).
Absent sur la photo : le "WC de cockpit" (seau).
J'approche de Troy, point de départ
du canal et des écluses
Le Canal Champlain relie, sur 100 km, l'Hudson au sud du lac Champlain.
Il a été construit dans le but d'alimenter le canal Erié,
qui relie directement l'Hudson au lac Erié.
Je tiens fermement Pando par l'unique taquet du milieu.
Inconvénient : la bateau pivote autour de ce point,
envoyant les deux extrémités du mât "caresser" le bajoyer.
Concentration maximale et gros stress, il s'agit pas de tordre le tube !
Les éclusiers, surpris de me voir seul, se montrent très sympas et me laissent
choisir une place.
Les
barrages jouxtent les écluses et témoignent de la force du courant
Je m'arrête
pour la nuit à Fort Edward. Un burger en ville et au lit !
Le lendemain, Pando reprend sa route, parsemée de guillotines
Les
rives sont de plus en plus boisées... frustration que mon père ait manqué ça
Dernier éclusage, descendant, le 12 ème,
bientôt libre !
A Whitehall, j'atteins l'extrémité sud du lac Champlain, qui ressemble encore à une rivière pour bientôt s'élargir et atteindre 19 km de large (pour 180 km de
long).
Pando face aux Green Mountains.
Rive gauche : état de New York. Rive droite : Vermont.
Je suis à Chipman Point, à une grosse journée de nav de la frontière canadienne. La météo des jours à venir est mauvaise, des orages de chaleur sont prévus. L'idée de traverser sans voile, en m'en remettant uniquement à mon petit moteur me stresse. Inutile de remâter : dès la frontière passée, il me faudra re-démâter pour passer les écluses de la rivière Richelieu. Et si je me retrouve en panne au beau milieu du Champlain, dont le caractère mauvais est réputé par vent de secteur nord (200km de fetch) ? Après réflexion, je quitte Chipman Point à l'aube. Lorsque, à 100m du ponton, je mets les gaz, je reste scotché à 1,5 noeuds. Je pense immédiatement à un cordage pris dans l'hélice, jette l'ancre et pique une tête dans l'eau (froide : il est 5h du mat). Rien! Mon inverseur HURTH qui me lâche à nouveau, alors que je l'ai changé en Floride! Dans la foulée, l'alternateur refuse de débiter le moindre ampère. Pour le coup, la Loi de Murphy vient de m'éviter une situation scabreuse. Lorsque, 26 h plus tard, le vent se lève et qu'un orage de fin du monde s'abat, je remercierais presque HURTH de concevoir de pareilles merdes...
Retour à Chipman Point...
De l'avis de Raymond, mon voisin de ponton et ami, le sort a voulu que je sois bloqué dans le meilleur spot du Champlain pour laisser Pando : les québécois de passage m'affirment également que je ne trouverais pas moins cher au nord (300 USD pour laisser Pando 6 mois à terre...) L'ambiance est familiale et bon enfant. Tout le monde s'affaire pour résoudre mes problèmes. Chipman n'est qu'un ponton isolé de tout mais Raymond, soudeur à la retraite, me sort régulièrement pour visiter les environs en pick up et sera un guide providentiel pendant deux semaines, entre restos, virées et BBQ. Nous partons à bord de "Good Fortune", sa vedette, découvrir le sud du lac. Je lui laisse mon alternateur et mon inverseur à réviser. Son aide durant ces semaines est tout simplement... inestimable.
Andy, au BBQ, me nourrit régulièrement des poissons qu'il sort de l'eau, presque mécaniquement, au rythme d'1 par minute, les jugeant chaque fois trop petits pour lui.
Je n'en demande pas tant !
Merci pour tout, Ray!
- You wanna leave tomorrow ?... but Danny arrives
!
... première dépression tropicale de la saison et son cortège de rafales à 50 nœuds, qui s’approche jusqu’à caresser le Cap Hatteras, la pointe orientale de la Caroline du Nord.
Nous savions déjà que nous étions sérieusement en retard sur la saison mais cette annonce nous boost : cap au nord, et vite !
Au Nord de Morehead City, justement, commence cette étrange excroissance du littoral américain, réunissant les baies de Pamlico (le plus grand lagon de la côte Est des États-Unis) et d’Albermarle, séparés de l’Atlantique par un fin cordon sablonneux : les Outer Banks.
Une protection naturelle bienvenue, car de l'autre côté de ce cordon, la façade atlantique de North Carolina porte le gentil sobriquet de Graveyard of the Atlantic (le cimetière de l’Atlantique). Inutile de préciser qu’on reste bien à l’intérieur…
Mais « l’intérieur » justement, est tout sauf lacustre : à cause de sa faible profondeur, l’Albermarle Sound peut être assez choppy, par vent d’est, tendance amplifiée par les mascarets des rivières qui s'y déversent. Nous le traversons à la vitesse misérable de 2 nœuds, dans un mauvais clapot.
Alligator
River : rencontre du 3ème type avec un
cerf nageant
à plus d’un mille des côtes et par 6 mètres de fond…?
Belle semaine farniente/trads à Dowry Creek chez Brent, Michele et Mary
Première écluse ! Le bief sépare la Caroline du Nord de la Virginie. La dernière
remontait aux Portes de Fer, entre Serbie et Roumanie, il y a déjà 5 ans...
Le cockpit rétrécit de
jours en jours
De l'eau couleur Coca-Cola : normal, on est aux
States
Au bout du canal, la ville de Norfolk, porte d'entrée du
plus grand estuaire des États-Unis : la baie de Chesapeake.
Norfolk est aussi la plus grande base aéronavale au monde :
nous sommes cernés par les porte-avions nucléaires
A Norfolk, Noah retrouve son grand-père. Il nous avait quitté à Fort Lauderdale (Floride). 3 mois plus tard, il est de retour à bord de Pando pour nous aider dans la dernière étape.
Le 14 mai 1607, trois navires anglais, Susan Constant, Discovery et Godspeed (un nom bien arrogant : il n'allait pas plus vite que Pando...), partis de londres 5 mois plus tôt, atteignent l’embouchure de la rivière James, à l’entrée de la baie de Chesapeake. Le capitaine a 27 ans. Il se nomme John Smith.
Avec ses 104 hommes, il débarque sur une île de la rive gauche de la James River et établit
un campement.
Vue de l'embouchure de la James River
Un village d'irréductibles petits... anglais
Jamestown est le plus ancien établissement de colonisation anglais permanent des États-Unis
actuels.
En décembre, John Smith est capturé par les tribus locales qui le condamnent à mort. Il est sauvé de justesse par la fille du chef Powhatan, une certaine... Pocahontas.
Le 20 août 1620, un navire hollandais débarque les 20 premiers esclaves africains. Originaires du golf de Guinée, ils travailleront dans les plantations. Le commerce triangulaire peut commencer...
Alors tout ça à cause de son
grand-père...
Des gens raffinés ces indiens Powhatans... intérieur très
confortable.
Eclairage zénithal modulable. Une armature souple mais très solide.
avant de creuser la partie consummée avec des
coquillages...
laborieux (2 semaines pour évider le tronc)
mais indestructible!
La même année, les Pilgrims Fathers, des dissidents religieux puritains, débarquent du Mayflower et fondent la colonie de Plymouth. Les Anglais formant le groupe ethnique majoritaire parmi les premiers colons venus s'installer, l'anglais devient la langue qui s'impose naturellement. Pourtant, en comparaison avec la Nouvelle-France et la Nouvelle-Espagne, la Nouvelle-Angleterre occupait un espace beaucoup plus restreint du Nouveau Monde...
"Ainsi, le colon se construisait une identité qui ne pouvait être qu'anglaise. S'il lui arrivait d'ajouter des mots indiens dans son vocabulaire (toboggan, mocassin, squaw, etc.), des mots français (prairie, bureau, etc.) ou des mots néerlandais (boss, yankee, etc.), s'il se vantait de moderniser l'anglais, il admettait en même temps qu'il valait mieux ne pas employer des américanismes perçus encore comme une «exagération». De cette façon, le colon ne serait pas un «sauvage» et saurait repousser l'influence de l'Espagne et de la France."
Pour résumer : ils se pointent un siècle après les Espagnols, ils s'emparent de la
Nouvelle-Hollande (Connecticut, New Jersey, Delaware, New York), ils déboutent les Français... et 400 ans plus tard, le jackpot : la planète parle anglais.
Et tout ça à cause d'un jeune couillon de 27 ans, parti fonder la Virginie.
C’est le pays où les gens s’abordent systématiquement dans la rue, sur l’eau, partout. Le pays des « Where ya from, man ? », des « what’s up dude ? », des “Have a good one”, “Hi there”, “take care”, ou même, après une belle rencontre : “you’ll be in my prayers”.
Pêche dominicale sur les rives
Hockenberg Bridge… Un ponton bringuebalant juste avant le pont, une atmosphère glauque de zone industrielle : notre escale pour la nuit. On aborde des pêcheurs.
- What are you fishing?
- We are shrimpers. Do you want some shrimps?
A peine le temps de bafouiller des remerciements, ses grosses mains fouillent déjà dans la glacière.
- Do you have a bag ?
- Euh… no
- Jim! Bring a bag.
Un sac de 3 kilos de crevettes jumbo atterrit dans nos mains. « Have a safe
trip ! »
Straight to the point. Généreuse : l’Amérique qu’on aime. Je soupèse le sac… on va jamais réussir à manger tout ça. Il faut qu’on en refile un peu.
Ellen aborde un homme qui pêche à quelques mètres de Pando. La première réaction des américains quand ils apprennent d’où nous venons est toujours la même : ils pointent la petite coque jaune du doigt, moue incrédule, en s’écriant : « …on THIS?? » (sans même prononcer le mot « boat », comble de l’impolitesse)
Roger tient absolument à avoir un autographe, persuadé qu’il nous retrouvera dans quelques jours à la télévision. Je lui propose alors de partager mes crevettes avec lui. Il part vers sa voiture et revient avec un tee-shirt rouge flambant neuf : « c’est le tee-shirt de mon entreprise, me dit-il, c’est pour toi ».
Thank you Roger !
Charleston (1670), The Holy City : de loin la plus agréable ville américaine depuis Miami.
Les maisons ne peuvent pas dépasser la hauteur des églises... Ambiance provinciale. C'était la première ville américaine à accueillir les huguenots français. La french touch est bien
visible. Une autre Amérique.
Ici, ce ne sont plus les alligators qui freinent les envie de faire trempette mais les raies pastenague (stingray), à la piqure souvent mortelle, que l’on voit jaillir en vol plané au-dessus de l’eau, ailes ouvertes façon batman.
Au grés des rivières, l'eau passe du chocolat au bleu
La politique commence à s’inviter dans le voyage...
Certains américains ont manifestement le besoin impérieux, face à des étrangers, de déverser leur fiel sur leur nouveau président. D’ailleurs, depuis Miami, nous n’entendons le nom d’Obama que de la bouche de ses adversaires. Des adversaires particulièrement virulents. Le nouveau président semble être le vrai responsable de la crise économique que traverse le pays. Alors son projet d’assurance-maladie obligatoire pour tous (1000 milliards $ sur 10 ans) fait hurler…
Vouloir permettre à 47 millions de citoyens de bénéficier d’une assurance-maladie semble une idée absolument abracadabrante pour beaucoup d’américains. « L’expérimentation marxiste » d’Obama ne passe pas. Même si le taux de mortalité infantile du pays le plus riche au monde est l’un des plus élevés des pays développés (derrière la Jordanie…) et sa longévité à la 42ème place mondiale…
L’argument des opposants est très simple : pourquoi devraient-ils payer pour les américains qui ont fait « le mauvais choix » ? (ce qui ne « veulent pas » payer les 5000 USD par an -minimum- d’assurance santé).
Ce trait profondément américain nous avait déjà frappé sur le thème des retraites : travailler jusqu’à sa mort semble être une idée normalisée, une évidence. Je n’arrivais pas à me faire comprendre d’eux quand j’évoquais tous ces grands-pères qui remplissaient nos sacs dans les supermarchés. « Tant mieux pour eux, ils ont un job ! »
Georgetown, SC
Je me dis parfois que c’est peut-être ainsi que les américains sont devenus la première puissance au monde. En pensant comme ça. Après tout, la santé est un business comme un autre. Bon, peut-être un peu plus juteux que d’autres…
Pour Jimmy, originaire de Pennsylvanie, l’ancienne solidarité américaine ne se retrouve que chez les Amishs. Selon lui, si la maison d’un Amish venait à être détruite par un incendie, le lendemain, tout le village retrousserait ses manches pour reconstruire la maison sur le champ…
A Georgetown, j’écrivais dans mon journal de bord :
« Et pourtant, comble du paradoxe, j’ai le sentiment très net que les américains, dans leur grande majorité, ne demandent qu’à aider. Si demain Pando venait s’échouer dans une rivière à sec, j’ai du mal à croire que nous ne serions pas dépannés par le premier bateau. »
Trois jours plus tard, bingo! Cette fois-ci, Pando refuse de bouger, nous sommes scotchés.
...une amarre lançée au premier bateau qui passe... et un grand merci !
***
L’Amérique que nous traversons, une Amérique fluviale essentiellement rurale, semble avoir farouchement résisté à l’Obamania. Le plus gentil pêcheur ne ratera pas une occasion de le rendre responsable d’une mauvaise prise…
Parfois, les conversations anodines dérapent sur le terrain politique de la manière la plus cocasse, comme à Myrtle Beach, où nous glanons des informations pour la suite de notre navigation auprès du patron de la marina :
-What about “the Piles Rocks”? We’ve been told that this section of the ICW is very narrow and dangerous, is it true ?
-Well, it’s overrated. You just have to stay exactly in the middle of the river and you’ll avoid all the rocks.
-And what if another boat comes in the opposite direction?
-You’ll be fine. As long as you don’t encounter a tug with a barge, which you won’t as long as we’ll have president Obama here.
Petite traduction pour ceux qui n’ont pas compris cette apparition pour le moins saugrenue du président américain dans la conversation (on les comprend !) : nous ne risquons pas de croiser un remorqueur tirant une péniche, car il n’y a plus de travail aux US, car Obama est aux commandes du pays ! Logique toute républicaine!
Lorsque je le lance sur le sujet de l’assurance santé, il enfonce encore le clou :
“We don’t want to become a socialist country. We don’t want to be like the Frenchs, the Canadians, the Britishs… We don’t want to be like them, we don’t want to visit them, we want to stay the way we are!”
A bon entendeur!
La "pêche" aux orins dans l'hélice continue...
Carolina Beach. Nous attendons un taxi. Je feuillette machinalement mon passeport, orné d’un beau visa US. Puis le passeport d’Ellen. Et là, surprise : même visa (B2) autorisant un séjour de 6 mois… mais une autorisation de 6 mois pour ma pomme et de seulement 3 mois pour Ellen et Noah !
Petit moment de flottement… dans 1 semaine, les visas d’Ellen et de Noah arrivent à échéance. Une mauvaise blague ? La Hollande, comme la France, fait partie des pays du « Visa Waiver Program », dont les ressortissants sont exemptés de visa pour les séjours de 3 mois… raison pour laquelle nous avons demandé un visa de 6 mois.
Faute d’inattention du douanier ?
Pourtant, je revois encore très bien le zèle
schizophrène du flic des frontières… qui m’a immédiatement classé dans la catégorie « dangereux arabe en règle à contrôler pendant 2 heures ».
On se calme. Quel risque court-on réellement avec un visa expiré aux US…? Aucune idée. Mais notre fraiche expérience du pays est sans équivoque : on joue forcément gros. Nous ne sommes pas en Europe. Nos droits de « citoyen-touriste » ne valent pas grand choses ici.
Une brève recherche sur le net vient cruellement confirmer ce sentiment.
L’article en néerlandais est disponible ici (Radio Nederland Wereldomroep).
C’est l’histoire de Mirjam et Wesley, un jeune couple hollandais de notre âge, partis en 2007 pour un tour du monde. Accrochez-vous.
***
Wesley tombe malade aux USA. Lorsque le couple se présente à la frontière mexicaine, leur visa a expiré depuis 10 jours. « Quel risque courrons-nous? » se demandent-ils. Ils souhaitent de toute façon quitter le pays…
Ils sont conduits dans une prison du Nouveau Mexique. Wesley passe les 4 premières semaines dans une cellule d’isolement de 2 x 3 m. Un lit, un matelas, des draps et un WC. Les menottes ne sont ôtées que pour les repas, glissés par une trappe. Mirjam, elle, partage une salle avec 80 autres femmes, dont des criminelles. Elle reçoit peu à manger. Elle ne voit pas la lumière du jour. Les rixes entre détenues sont quotidiens. Interdiction de sortir de cette salle. Pendant 2 mois.
You are not allowed to make a phone call.
Mirjam et Wesley n’ont pas reçu d’avocat. N’ont pas été autorisés à téléphoner à leur famille. Ce n’est qu’au bout de plusieurs semaines qu’une personne de l’ambassade néerlandaise a pu les contacter (pour leur dire qu’elle ne pouvait rien faire pour eux). Après 6 semaines, Wesley peut quitter sa cellule. Il est renvoyé par avion en Hollande. Mirjam reste encore deux semaines en prison.
Cette histoire n’est pas un cas isolé. Wesley parle d’un italien, croupissant depuis 5 mois dans la même prison, devenu à moitié fou, à cause d’un visa périmé.
Cette histoire récente (2007) aurait pu être la nôtre.
Elle fait partie des choses à savoir avant de poser le pied aux USA.
Elle est conforme à ce que j’ai ressenti dès le premier jour, à l’aéroport de Miami.
You are not allowed to make a phone call. Lorsque même la vision de Noah dans les bras d’Ellen ne changeait rien à notre situation. Et pour finir, on t’expulse comme un chien, sans un
mot d’explication.
Ellen a du mal à avaler cette simple réalité : l’Amérique n’est pas l’Europe. Les règles du jeu sont différentes. Peut-être faudrait-il un jour faire subir le même sort à quelques touristes américains pour que les choses changent ? Même en Chine ou en Thaïlande, il m’avait suffit de payer une taxe modique pour les quelques jours de retard sur les dates d’échéances de mes visas.
PS : il n’a heureusement pas été nécessaire de fuir par la mer vers le Canada, on
a pu régler l’incident 3 jours avant la date fatidique…
L'intracoastal en Géorgie, ça ressemble à ça...
Nous sommes prévenus : la Georgie est la portion la plus difficile de l’ICW en terme de navigation, à cause des courants de marée et surtout… du manque d’eau (shallows).
Mais la côte géorgienne, c’est aussi une nature belle à couper le souffle, quelque part entre la Hollande et l’Amazonie… parfois, il ne manque que la silhouette d’un clocher et les bras d’un moulin posés sur l’horizon pour que nous retrouvions la sensation de naviguer au cœur d’un polder. D’autre fois, le bruissement d’une vie animale invisible, tapie derrière un mur végétal, nous ramène à des latitudes plus tropicales.
Un croco qui traverse : priorité à droite...
Après 2 mois passés en Floride, nous franchissons enfin Cumberland Sound, la frontière fluviale de la Géorgie. Nous nous heurtons immédiatement à un courant de marée de 3 nœuds. Ici, impossible de planifier quoi que ce soit avec la marée : nous franchissons chaque jour un tel nombre de rivières aux sens d’écoulement contraires, qu’il faut accepter notre nouvelle vitesse. Parfois, heureusement, le courant nous est favorable (chose étrangement assez rare…)
Nous avançons sous génois seul au sud de Jekyll Island, et Pando fonce à 8 nœuds, propulsé par le flot. Le sondeur n’a pas le temps de dire ouf que Pando tape violemment et pile net. Moins d’un mètre d’eau en plein milieu d’un chenal que les cartes de 2009 sondent à 12 pieds (4m)! Il faut dire que tous les relevés des chartbooks US datent des années 80… il en faut moins à une rivière pour se transformer !
Même avec notre swing keel (dérive relevable) qui fait fantasmer les plaisanciers américains (tous quillards) et qui nous évite 95 % des échouages, nous labourons régulièrement les fonds. Parfois, le labyrinthe de vase ou de sable semble se refermer derrière nous. Sans sonar, nous avançons alors à l’aveuglette, point mort, marche arrière, point mort, marche avant, la gite s’accentue, Pando pivote sur sa semelle de quille, on se replante, on insiste et on finit par retrouver assez d’eau. Moments assez stressants (seul Noah reste zen, sanglé dans son siège auto)… mais qui ont l’avantage de me réconcilier définitivement avec l’acier ! Un matériau d’un autre âge pour les plaisanciers américains, qui préfèrent taper avec des coques en polyester…
Buttermilk Sound, un cauchemar à franchir, même avec 3 pieds de tirant d'eau.
Les images satellites en disent plus long que les cartes de la NOAA : on voit clairement les bas-fonds (dépôt limoneux) sur lesquels on est resté
planté...
Soyons clair : je déconseille fortement aux voileux d’entreprendre pareil périple avec un tirant d’eau supérieur à 1,20m. Et encore ! Combien de fois sommes nous passés avec 1,10m voire 1 mètre…
Il passe bien près des rives lui...
Nuits géorgiennes…
Nous sommes dans la jungle géorgienne. Pas de réseau téléphonique ni de port. La nuit tombe, nous cherchons un mouillage. Le stress du « labourage » de la journée nous a épuisé. Vite, aller se pieuter. La carte nous indique un petit bras de rivière encombré de bateaux de pêches. Parait bien étroit tout ça... sans parler du courant…
Fatigués, on jette l’ancre.
Première erreur : suivre les indications de mouillage des cartes, dont le seul but est de vous éloigner le plus possible du chenal principal (par la suite, nous n’hésiterons plus à planter l’ancre en plein milieu du chenal).
Nous grignotons rapidement et couchons Noah (depuis la Floride, nous ne cuisinons plus : la gazinière surchauffe le carré –déjà tropical-, raison pour laquelle tous les voiliers américains ont, en série, un barbecue sur le balcon arrière…).
Il est 21h00, le mercure déborde. Voilà le 3ème ventilateur 12V made in China qui nous lâche. J’extrais le groupe électrogène 110V du coffre (40 kilos) et en avant la tondeuse… pour faire marcher la clim. Autant vouloir dormir l’oreille collée contre un marteau pneumatique. Au programme de la soirée géorgienne, donc : boîte de nuit ou sauna (on ferme tout à cause des moustiques) : on choisit « boîte de nuit », soirée hard métal. Le genre de moment où « l’Appel du Canada » se fait violent…
Flottant sur sa couchette dans une marre de sueur, Ellen enlève son tuba et me souffle : « tu as vérifié la profondeur ? » Je saute sur les tables de marées. Le con ! 2,75 m de marnage…dans 2 heures on touchera le fond. On bouge !
Je sors sur le pont. Nuit noire. Je ne vois ni les rives, pourtant proches, ni les bateaux de pêche. Je démarre le moteur et remonte lentement la chaîne, en essayant de ne pas réveiller Noah, qui
dort juste sous mes pieds. Ca bloque. Je m’arrache les mains. Les moustiques en profitent pour déguster mes orteils. J’aide un peu au moteur : l’ancre vient enfin mais le courant nous happe
et Pando est déjà dans les arbres!! Les piles faiblissantes de ma frontale éclairent alors la proue d’un bateau de pêche contre la coque. Re-marche arrière, retour dans les arbres. Au bout d’une
demi-heure d’évolution en crabe, le sondeur m’indique une zone plus profonde. Je jette l’ancre. Je retourne à ma couchette : dormir !!!
Une heure plus tard, je sens qu’on dérape. Je ressors... remonte l’ancre et refais la manœuvre, avec plus de chaine. Je place une deuxième ancre sur le travers, pour la renverse de marée. Retour à la couchette. Toujours en nage et les orteils bouffés par les moustiques. C’est à ce moment que le vrombissement du groupe électro s’arrête. Silence mortel qui signifie : plus de clim ! Petit moment de panique : c’est comme si le thermomètre reprenait un degré par seconde. Je ressors… L’appareil surchauffe : il vibre tellement sur ses 4 pieds, qu’il s’est littéralement déplacé sur le banc du cockpit et est allé se coller amoureusement contre la tôle de l’hiloire, d’où : surchauffe. Je ficèle l’animal avec une corde, en profite pour faire le plein, sans oublier de faire déborder le réservoir, nettoyer le pont pendant une demi-heure avant de redescendre me « coucher » : l’aube pointe déjà…
Un petit ponton de bois au milieu de sweet grass : nous sommes à Kilkenny Creek, dans un cadre idyllique. Un vieux propriétaire hospitalier, quelques bateaux de pêche, beaucoup de crevettes, des live oaks tricentenaires et recouverts de mousse : voilà la Géorgie qu’on aime. On restera une semaine dans ce hameau isolé de tout.
Dehors, c'est la canicule...
Dedans, c'est pire, malgré les ventilateurs...
"The most extreme translation agency of the US"
Hospitalité géorgienne
- Acheter du poisson ? Moi je n’en ai pas mais demandez à n’importe quel pêcheur, on vous en donnera certainement.
C'est parti… on se dirige vers un groupe de plaisanciers qui lavent leurs prises du jour.
- Hi, do you sell fish ?
- No. But I can give you some. What kind of fish do you like?
- Euh… any kind!
Nous repartons avec une espèce de sole et une petite bonite. Une leçon à ne pas oublier ! Le lendemain, une livre de crevettes finit dans nos assiettes. Ici, la crevette est l’appât vivant habituel pour la pêche (live bait). Nous les préférons avec une bonne mayonnaise…
Dernier mouillage avant la Caroline du Sud : le moteur cale brusquement. Heureusement, Tudor avait acheté un solide couteau à Las Palmas, parfait pour couper le Serrano en fines tranches… et les orins de pêcheurs pris dans l’hélice. Le meilleur couteau du bord !
Savannah River : frontière de la Caroline du Sud.
Après 2 semaines, la Géorgie est derrière nous. Le plus dur ? La chaleur est toujours aussi étouffante. Aux températures officielles annoncées, il faut ajouter le « facteur humidex »,
un indice d'inconfort dû à l'humidité élevée : un 90°F devient ici un bon 100…
En nage, nous entrons dans une station service climatisée. La civilisation ! Un véritable mur de bières glacées me tend les bras. J’en saisis une avec une émotion difficile à contenir. Au moment où je fais sauter la capsule, le couperet tombe : « You are not allowed to drink alcohol here, it’s against the law ! »
Je me retourne et contemple, perplexe, la montagne de bières glacées derrière moi…
à consommer en cachette à la maison, comme des pétards.
Finalement, la jungle, c'était pas si mal...
07h00 du matin : réveil « asiatique ».
Ca tape déjà.
Nous avons fini par nous extraire de Fort Lauderdale et de l’immense zone résidentielle entourant Miami.
Peu à peu, les villas de millionnaires s’espacent.
La nature reprend pied. De la mangrove, d’abord. Puis une végétation et une faune franchement tropicales.
Les rives défilent. Dès l’aube, il fait une chaleur à crever. Autour de nous, le vol
incessant des pélicans qui se laissent violemment tomber en chute libre dans l’eau, avant de refaire surface le bec chargé.
Des aigles (pygargues) à tête blanche, l’emblème national. Des dauphins, tellement qu’on ne
tourne plus la tête. Et des lamantins (manatee), plus rares, grosses vaches marines qui, elles, déclenchent mes hurlements hystériques. Leur taille, surtout, me surprend chaque fois
(environ 4m).
Face à la richesse évidente de cette faune aquatique (gage d’une eau propre), je me suis longtemps demandé pourquoi aucun américain ne faisait trempette dans l’Intracoastal... Jusqu’au jour où j’interpelle les occupants d’une barque, fixant un tronc d’arbre, à demi-immergé, dans les roseaux. Un de ces nombreux troncs d’arbre sans intérêt qui bordent la rive...
- What are you looking at ?
- Alligator.
Bon, la piscine, c’est pas mal non plus.
Nous profitons de chaque brise pour envoyer le génois, qui nous fait gagner un peu de vitesse. Mais nous sommes lents. Extrêmement lents. Infiniment lents. Au moins autant que sur le Rhin. C’est dire… en fait, nous progressons à la vitesse d’un marcheur qui entreprendrait de remonter toute la côte Est américaine à pied. Les voileux ricains nous répètent que nous devrions passer par la mer en longeant la côte et fuir ces ponts et ces méandres inutiles.
Mais notre programme n’est pas la mer, mais bien la terre. Les terres. Celles que borde l’Intracoastal Waterway : une voie navigable sans équivalent, ni fluviale, ni maritime, ni lacustre, ni côtière, ni douce, ni salée : mais tout cela à la fois. En fait, le plus simple pour se représenter l’ICW, c’est d’ouvrir Google Earth à n’importe quel endroit du littoral est américain, entre Miami et Boston. Et de zoomer. Encore et encore... Jusqu’à ce qu’une ligne apparaisse, comme un deuxième littoral, en retrait du premier, à l’abri dans les terres. Parfois étroit et sinueux (comme en Géorgie), d’autre fois large et rectiligne (comme en Floride). Une voie parcourue de milliers de rivières, lacs, inlets… mis en réseau par l’U.S. Army Corps of Engineers, aux noms bucoliques : Alligator River, Cape Fear, Mosquito Lagoon, Haulover Canal, Hell Gates…
"Well then, if the Intracoastal Waterway isn’t a narrow, tree-chocked, hazard filled obstacle course, what is it ? The answer is : it is water. Water in wide sounds where the shore isn’t visible, water in canals and land-cuts, water in rivers, water in creeks and water in bays. It is deep water, shallow water, blue, green, grey and brown water..."
Des grains de fin du monde éclatent souvent en soirée. En cette saison, les ciels de Floride témoignent d'une énergie peu commune : les heat lightning, des éclairs sans éclairs,
c’est comme si quelqu’un s’amusait là-haut à jouer avec le disjoncteur principal. On/Off. On/Off. J’apprendrai plus tard d’un taxi driver que la Floride est « the Lightning Capital of the
World, dude ! »... je veux bien le croire.
Les averses qui accompagnent souvent ces grains laissent songeur : les rues des grandes villes s’inondent en une demi-heure et deviennent vite impraticables, rien n’ayant été prévu pour drainer l’eau. Etrange première puissance au monde qui se retrouve systématiquement les pieds dans l’eau à la première averse. Vu le manque d’investissement fédéral dans un réseau routier de qualité, je commence à comprendre le goût des américains pour les voitures aux roues de camion : les riches roulent en 4x4 et les pauvres attendent la décrue…
Voilà le paradoxe qui ne manque pas de nous surprendre depuis notre arrivée en Floride : malgré la violence manifeste de la nature, les « maisons » en bois (en français : des bungalows) ressemblent souvent à des fétus de paille prêts à s’envoler au moindre cyclone (hormis les villas de millionnaires). Quand on pense à l’absence totale de protection du littoral floridien (la Hollande sans ses digues), à l’omniprésence de l’eau dans les terres (30.000 lacs en Floride…), à la trajectoire des hurricanes (qui aiment le coin) et au réchauffement climatique… mieux vaut investir dans un bateau.
Naviguer sur l’ICW en Floride, c’est demander l’ouverture d’une quinzaine de ponts par jour par VHF … bon, une voix féminine fait des miracles.
En quittant Fort Lauderdale au lendemain de l’Independance Day (un vague feu
d’artifice sans intérêt… le film était plus drôle... Steve affirmera « la majorité des américains ne savent même pas à quoi correspond cette date), j’avais une date précise en tête :
le 11 juillet à 19h00, nous devions être à Cape Canaveral pour assister au lancement de la navette spaciale Endeavour qui devait rejoindre l’ISS avec 5 astronautes à son bord. On veut
pas rater ça!
A l’heure dite, Pando est aux premières loges, la rampe de lancement du Kennedy Space
Center étant bien visible depuis l’Intracoastal.
Mais la forte couverture nuageuse entraîne l’annulation du vol. Nous l’avons guetté pendant
3 jours… avant de le rater le quatrième ! Arggh!
Cap sur Saint Augustine : la plus ancienne ville des Etats-Unis.
Fondée par les Espagnols en 1565… après y avoir délogé les français qui avaient reconnu en premier la côte de Floride et fondé un poste sur place.
Enfin autre chose que des buildings et des larges avenues…
Depuis l’Intracoastal, la silhouette de la ville, avec ses clochers, évoque une ville
européenne. Tellement plus belle. Oui, ça fait chauvin mais j’assume. La beauté des bâtiments et des villes US m’échappe encore. Un incroyable aspect toc se dégage
souvent des villas les plus luxueuses, avec leurs fausses cheminées en pierre, leurs colonnes massives évoquant une Grèce de
pacotille, le kitsch de leurs statues de jardin,
leurs fausses toitures toscanes. Le réel charme de ces villas américaines est
incontestablement dans les jardins, qui débordent littéralement de chênes centenaires, de cyprès immenses et d’une nature débridée qui n’existe plus chez nous.
Les ruelles pavées de Saint Augustine et les maisons de style colonial me rappellent les
quartiers historiques de La Palma et de la Gomera. Ici, tout est « the oldest of the US » : la première pharmacie, la première école, la première prison…
Dans ce pays si jeune, la passion des américains pour leur propre histoire (et la généalogie en particulier) n’en finit pas de nous frapper. Demandez l’heure ou votre chemin à un américain : s’il reconnaît à votre look ou votre accent que vous venez d’Europe, il déclinera spontanément ses origines européennes (même vieilles de 3 siècles), en déclinant le nom de son aïeul, avec une pointe de fierté souvent manifeste d’avoir des racines sur le vieux continent, synonyme absolu de culture et de savoir-vivre. Je connais personnellement peu d'européens capables de me citer les noms et métiers de leurs ancêtres du XVIIIe siècle…
Pour l’anecdote, les Pays-Bas (qui ont fondé New-Amsterdam/York) n’existent toujours pas en Amérique : j’attends encore de croiser un plaisancier américain qui ne s’écrie pas « Bonjour ! » à la vue de notre pavillon tricolore… batave.
Le Spanish Quarter Living History Museum retrace fidèlement ce à quoi la ville ressemblait en 1740. Le concept de ce « musée
vivant » vaut vraiment le détour, puisque tous les « acteurs » de ce village (menuisier, forgeron, artisan du cuir, cordelier, etc…) n’ont rien d’autre à faire, hormis leurs
activités respectives, que de tailler de longues bavettes avec les curieux. Tous ont en commun un rejet franc de la société de consommation, du plastique, du gaspillage, du « made in
china » et un amour du travail manuel bien fait. Le cordelier, un ancien cadre supérieur, nous avoue : "j'ai travaillé comme un fou pendant 16 ans dans une grande boîte, juste pour mettre de
la viande sur la table. C'était horrible. Et puis j'en ai eu assez, j'ai eu envie de changer de vie". Brad, le menuisier anglais qui fait des merveilles sans outillage électrique, se laisse aller
aux confidences en nous dévoilant son rêve : acheter une vieille ferme en bois à rénover et 10 hectares de terre en Pennsylvanie. « Juste pour ne pas me laisser envahir… vous savez, ici
c’est encore possible... la terre ne coûte rien et ce pays est immense ». Le rêve américain version amish ?
A l’intérieur de ces maisons, une étrange fraicheur. Pas de fenêtre sur la façade orientée au soleil, mais d’immenses, se faisant face, sur les autres façades. Il soupire : « l’air circule bien. A l’époque, ils savaient encore construire des maisons. Pas besoin de climatisation… »
Bien droit sur ma chaise, un verre de Budweiser vide en face de moi, mes yeux se ferment doucement : la chaleur de la ville est telle que la climatisation du café me fait l’effet d’un coup de bambou. Heureusement, le patron veille. Il interpelle Ellen « he’s not allowed to sleep here. It’s against the Law”.
Voilà LA phrase US. Celle qui explique les villas de millionnaires et les maxi-yachts.
Miami débordait de publicités sur panneaux géants avec le même mot : attorney par ci, attorney par là. Le paradis des avocats. Alors pour éviter d'être victime d'une quelconque plainte à 2
balles, les américains se barricadent derrière des montagnes d'avertissements, sous forme de petits écriteaux discrets, du style "il est interdit d'entrer dans ce restaurant (au plancher vermoulu
et aux lattes disjointes) avec des talons aiguilles", "si vous avez des problèmes d'obésité ou de diabète, nous vous déconseillons certains plats de notre restaurant...", etc,
etc.
Les américains ont un problème avec la loi. Comme s’ils craignaient qu’un petit relâchement de la société conduirait irrémédiablement à l’anarchie totale. Ou pire encore : un pays où les clients s'assoupiraient librement à la terrasse d’un café.
Les douches pour hommes de la marina sont vides. Noah dans son buggy, nous pénétrons dans le local dans le but de le doucher. Un employé zélé nous hèle : la présence d’une femme dans des douches pour hommes, même vides, est against the law. Même quand cette femme est une mère qui veut juste doucher son enfant avec l’aide du père. Vous avez dit « psychorigide » ?
Nous sommes à la terrasse d’un café à Melbourne, Floride. Le matin, j’avais lu sur internet la sordide affaire Cheb Mami et le verdict : 5 ans de prison ferme (personnellement, je lui en aurai bien filé le double). Je déplie la gazette locale. Une enseignante de 38 ans ayant eu des relations sexuelles avec un étudiant consentant de 16 ans écope de 5 ans de prison ferme. La photo montre une pauvre femme en larmes, menottes aux poignets, encadrée par 2 policiers. Cette mère divorcée perd la garde de ses quatre enfants, portera un bracelet électronique pendant 10 ans après la peine, sera interdite à proximité des écoles. « Under state law, she will be labeled as a sexual predator for the rest of her life ».
Ici, 5 ans de prison ferme pour une relation amoureuse consentie entre une femme et un jeune homme (a child : 16 ans !). Chez nous, 5 ans de prison pour un acte de barbarie pur. Deux démocraties, deux idées de la justice...
Ici, les lois sont claires. Sensation très nette. Pas de circonstance atténuante. Le sentiment qu’ici, une petite faute ne sera pas pardonnée. Sous la façade de l’American way of life, je perçois de plus en plus un système autiste, à l’image de ce flic formaté de l’aéroport de Miami, à la dégaine de shérif, débitant avec une voix de robot les consignes apprises par cœur. Sorry, madam. You are not allowed to make a phone call. Inutile de parler avec un flic américain : il est pas programmé pour ça. La récente affaire Gates-Crowley, qui fait grand bruit ici, apporte une preuve supplémentaire du « zèle » schizophrène des flics.
Alors on marche pas sur les pelouses et on exhibe notre mascote...
Demain la Georgie !
avec Kellee
9 jours de nav
avec mon père. Des avaries à la chaîne, dans l’ordre : bague hydrolube explosée, silent-blocks cisaillés, drisse de spi bloquée en tête de mât (ce qui oblige mon père - loi du plus léger - à
jouer les acrobates en pleine mer), safrans coincés (nous obligeant à barrer 24h/24 pendant 3 jours), mais aussi : une nuit à la cape (mémorable) où nous abandonnons Pando, dérivant à 1,5
nœuds dans Providence Channel, pour pouvoir récupérer un peu, l’unique escale, idyllique, sur Grand Bahamas (avant de déguerpir face au 200 $ de cruising permit réclamés), et cette dernière nuit
zébrée d’électricité dans le détroit de Floride, où le Gulf Stream nous repousse à 3 nœuds vers le nord, avant de finir face au mur de skyscrapers de Miami, « the
Gates of the Americas » : la Porte des Ameriques.
Sensation étrange de hisser le Stars and Stripes, on dirait le plan final de Saving Private Ryan, j’ai l’impression d’entendre « God bless America »...
Le cordon de buildings à perte de vue, sans doute encore plus impressionnant vu depuis la mer, impose déjà la démesure du pays. Vertige américain.
Une voile à l’entrée du chenal, c’est le premier voilier croisé en mer depuis les Canaries. Moi qui croyait que la plaisance avait envahi les océans… les embouteillages de voiliers ne sont pas encore pour demain. Malgré les merveilles de la technique, les ports sont toujours aussi bondés et les mers aussi vides... c’est sans doute mieux comme ça.
Les gratte-ciels se rapprochent, nous pénétrons dans le chenal
d’entrée, avec encore un bout de génois. Un dauphin nous dépasse et part jouer aux pieds des tours de verre. La houle du détroit de Floride a entièrement disparu, nous réalisons que nous avons
définitivement quitté l’Atlantique et que nous venons de faire nos premiers mètres sur l’Intracostal Waterways. PLACE AU FLUVIAL!
Des monstres pétaradants nous dépassent à 40 noeuds, il n’est
pas rare que ces cigares de moins de 10 m possèdent 2 moteurs de 500 cv, brûlant leurs 50 litres de fuel à l'heure.
La débauche énergétique laisse sans voix. Ce pays semble vivre hors de la réalité du monde… La clim fonctionne même de nuit dans des locaux vides et glacés. L’eau n’a aucune valeur. Les méga-yachts sont rincés chaque jour à l’eau potable, au cœur de cette ville qui signifie « eau douce » en langue indienne.
Zéro contraintes. Dans cet état aussi plat que la Hollande, 3 voitures sur 4 sont des 4x4 ou des pick-up aux pneus de camions... les limousines Hummer de 10 m de long ne sont pas rares. Aucune loi, aucune contrainte, surtout ne pas entraver la sacro-sainte « liberté » du citoyen-consommateur. Dans le même genre, durant la dernière campagne présidentielle, la brillante idée d'Hillary Clinton de détaxer le carburant à 100 % n'avait choqué personne …
- Objet de votre visite ?
- Tourisme
- Durée ?
- environ 4 mois (regard torve de l’officier)
- 4 mois ?
- Euh oui… je suis arrivé en voilier… il est au mouillage à Miami Beach… nous allons au Canada par l’ICW… je suis arrivé par la mer et je viens de retourner chercher ma femme et mon fils en avion…
- C’est votre fils ?
- Oui
- Vous êtes mariés ?
- Non (regard torve de l’officier)
- Vous avez les papiers du bateau ?
- Euh non, mon père est actuellement sur le bateau, c’est lui qui a les papiers…
- Suivez-moi.
La suite ressemble au film « The Terminal » de Spielberg. Des couloirs, des pièces où il faut juste la boucler, interdiction de poser des questions, de passer un coup de fil. Mon père doit nous attendre depuis plus d’une heure maintenant. Dans quelle démocratie un type avec un passeport et un visa en règle se voit-il interdire un coup de fil ? En face de nous, une femme slave ne parlant pas anglais se fait rabrouer par des flics tout droit sortis d’une mauvaise série B, de petits shérifs à la dégaine de super-héros qui se dandinent, dieux tout puissants, le colt en évidence. Tous les flics américains semblent avoir vu le même film. Les 10 heures de vol et le jet-lag ont épuisé mon fils de 8 mois. Visiblement, ils n’en ont rien à foutre. Un autre couloir. Ellen tremble comme une feuille. Je la rassure, on est pas à Guantanamo. Notre petit groupe est divisé en deux et nous repartons de plus belle. Pièce bondée. Une mexicaine clame « je viens ici depuis 18 ans, je n’ai jamais eu de problèmes avec la police ». Sourire goguenard du policier : « vous savez, tôt ou tard, tout le monde a des problèmes ».
Après avoir répéter les mêmes réponses que devant l’officier des frontières, nous sommes finalement relâchés, sans avoir eu aucune autre explication. Welcome to America.
Ici, le supermarché local se nomme Publix. Au bout de chaque tapis de caisse, un homme ou une femme se charge de mettre les articles dans des sacs. Les clients n’ont rien à faire, sauf payer. Le
point commun de tous ces employés est leur âge. Face à ces dos voûtés et ces mains de grand-père qui s’empressent de remplir mes sacs, j’attends, bras balants, mal à l’aise. La conversation
s’engage avec l’un d’entre eux. Vénézuélien, il me raconte dans un français hésitant qu’il est ingénieur à la retraite mais que sa femme étant sérieusement malade, il fait ce travail « dans
son temps libre ». « You know, I have been living with my lady for 51 years ». Des “retraités” obligés de travailler jusqu’à la mort pour combler l’absence
de couverture sociale, ce n’est plus « Sicko » de Michael Moore, c’est la réalité américaine.
Premier (et dernier) resto pour fêter l'arrivée
Comme tout français moyen, j’associais les states avec la malbouffe. Mais j’étais loin d’imaginer ma joie de tomber sur un MacDonalds au coin d’une rue… car c’est encore ce qu’ils font de plus sain. Même la bouffe néerlandaise remonte en flèche dans mon estime. Bienvenu au royaume du pain à l’huile de coton hydrogéné, des cornichons au glucose, du bon lait frais aux hormones de croissance, du steack haché sans viande, des OGM et autres acides gras trans à toutes les sauces. La palme revient au pain de mie de chez Publix, qui contient pas moins de… 22 ingrédients. Ne plus jamais lire les étiquettes.
Bon, les bières
sont bonnes...
Côté bonnes surprises : les américains. Leur culture du "what's up guys?", "Hey dude, how you doing?". Les contacts sont spontanés et très simples. Les voileux ricains sont
dithyrambiques sur l'aventure de ce petit bateau. On reste pour eux... et pour leur réseau fluvial de fou!
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